Asphalte : Littérature urbaine ou de voyage ? Comment définiriez-vous ces eaux-fortes ?
Antonia Garcia Castro : Par un effet de miroir, et parce que certains personnages dont parle Arlt ne vivent pas qu’à Buenos Aires, on peut également voir dans ce livre un hommage à la ville, à n’importe quelle ville. Ces eaux-fortes sont vagabondes. Arlt les a conçues en déambulant dans les rues. Pour les lire, même à Paris, on peut restituer partiellement le décor : une terrasse de café, un banc, un train, un métro… (Et peut-être qu’après avoir lu « Prends garde, gamine… », on prendra son métro différemment…) On peut aussi s’enfermer. Et lire les Eaux-fortes comme Roberto Arlt les a écrites, comme il nous dit les avoir écrites. Seul. Sensible à la tension de chaque ligne. Pour moi, les Eaux-fortes, c’est d’abord de la littérature à l’état pur. Ce qu’on y trouve, c’est la violence ou l’émotion du geste qui consiste à marquer un papier, à y laisser une trace destinée à être lue par quelqu’un d’autre. Peu importe que ce soit avec une plume, un stylo ou en martyrisant les touches d’une Underwood.
Quels sont les défis de traduction que vous avez eu à relever pour le chantier des Eaux-fortes ?
La langue bien pendue de Roberto Arlt… C’est un défi en soi. Cette langue présentait des difficultés dues en partie à l’argot, mais aussi au fait que, çà et là, Arlt peut détourner un mot de son usage premier. Par exemple, l’usage qu’il fait du mot Chiclana, qui est une rue, un quartier, un tango. Il utilise le mot pour décrire une femme. Or, dire d’une femme qu’elle est Chiclana, c’est intraduisible. Quelque part, c’est un peu comme si on disait d’une Parisienne qu’elle est « Barbès ». Sans le « de ». Pour que la comparaison prenne tout à fait sens, il faudrait de plus qu’il y ait une chanson, connue de tous les Parisiens, qui nous dise : « Il y a quelque chose en toi qui crie “Barbès !” à tous ceux qui te voient. » Je connaissais le tango auquel Arlt fait implicitement référence. [Note des éditrices : cette explication prendra tout son sens après lecture de l’œuvre.] J’ai d’abord buté sur le mot. Puis, j’ai été prise d’un fou rire… Ah… l’enfoiré… (Passez-moi l’expression.) Quelle liberté que la sienne ! Dans d’autres cas, il a fallu partir à la recherche de certains mots comme autant d’objets perdus, finalement retrouvés, grâce à l’aide de quelques experts en la matière. Nous avons eu des surprises assez cocasses. Bref, sachez qu’on ne parle plus guère de squenunes… Mais qu’en revanche le fiacún vit toujours à Buenos Aires… [Note des éditrices : le lecteur aura le fin mot de l’histoire en lisant le livre….] À côté de ce défi de la langue, il y en avait un autre. Ces eaux-fortes ont un souffle. Une sorte de respiration qui leur est propre. Cela se traduit dans le rythme de certaines phrases, dans certaines énumérations par exemple. Ce rythme ou cette cadence, j’avais envie de les conserver. Une langue, c’est aussi une sorte de chant. Toutes les langues chantent. Bien : le traducteur doit-il traduire comme si la chose avait de tout temps était dite (ou chantée) par un Français ou bien peut-il garder en traduisant un « charmant petit accent » ? Ayant la possibilité d’écrire, pour ainsi dire, le français sans accent, j’ai opté pour le préserver ici et là. Si cela est perceptible ou non ? Je ne sais. Si cela avait un sens de se poser une telle question ? Je le sais encore moins. Mais je suis persuadée que traduire, en l’occurrence en français, ne veut pas dire franciser. C’est bien à un Argentin que j’avais affaire. Il était Argentin au départ et il me fallait le retrouver Argentin à l’arrivée. Et en y réfléchissant bien… je crois que certains dilemmes de la traduction restent inévitablement proches des dilemmes de l’immigration…
Quel est votre quartier préféré de Buenos Aires ? et de Paris ? Pourquoi ?
Il y a trois villes dans ma vie et je les aime comme des personnes. C’est-à-dire, comme des tous et aussi « pour le meilleur et pour le pire ». Il me serait difficile d’isoler des quartiers. Juste pour jouer le jeu : à Paris, le bruit des flots, à l’une des extrémités de l’île Saint-Louis. La Place de la République, les ponts du canal Saint-Martin. La rue Montorgueil. Les galeries ou passages, du côté de Strasbourg-Saint-Denis. À Buenos Aires, les quartiers de Pompeya, de Boedo. On laissera les pourquoi en instance.
Quelques-mots sur la vidéo ci-dessous ?
Avec la complicité de deux amis photographes, Jean Barak et Mario Bellocchio, l’idée était de reprendre quelques leitmotivs de ces textes. Jean Barak avait fait une série de photos à Buenos Aires en 2007 dont une sur les murs de la ville, mais aussi les façades, les maisons. Mario Bellocchio réalise des montages sur le vieux Buenos Aires et celui d’aujourd’hui. Tous deux m’ont facilité des photos. [Note des éditrices : certaines de ces photos figurent dans l’édition française. Nous tenons à les remercier vivement pour leurs autorisations.] La vidéo a une musique Arrabal (de J. Pascual), un tango des années 1970, interprété par l’orchestre de Pugliese. Roberto Arlt n’a pas pu l’entendre. C’est dommage. Il aurait peut-être aimé. Comme cela est précisé dans la vidéo, arrabal veut dire faubourg.
Arlt, c’était un lien entre ces deux hommes, une sorte de mot de passe. Mario Paoletti et Juan Cedrón sont de la même génération. Ils sont nés à peu de choses près lorsque Arlt est mort (1942). Ils s’étaient croisés dans leur jeunesse et ne s’étaient pas revus depuis trente ans. Roberto Arlt, c’était un trait d’union possible. Les poèmes ont effectivement été mis en musique. De mon côté, je n’avais pas encore lu cet auteur et c’est en aveugle que j’avais accompli ma tâche de messagère. C’est Juan Cedrón qui m’a conseillé de lire les Eaux-fortes. Chose que j’ai faite lors d’un premier voyage à Buenos Aires, en 1999.
En Argentine, les Eaux-fortes n’ont jamais cessé d’être lues. Il y a de cela quelques mois, j’étais dans un train de banlieue, un de ces trains que l’on trouve dans les romans de Roberto Arlt. Peu de sièges, des gens assis par terre, entassés. Et il y avait un jeune homme en équilibre sur un bord de fenêtre, il était dans un coin, les pieds littéralement collés à la fenêtre, un vrai défi aux lois de la gravité. Il lisait. Ça a éveillé ma curiosité parce que, vraiment, c’était une position inconfortable. Il lisait les Eaux-fortes. Et à le voir comme ça, je me suis dit que Don Roberto aurait été content de savoir qu’un jeune homme aux baskets trouées pouvait le lire, soixante-dix-sept ans plus tard, dans de telles conditions. Mais pourquoi le lisait-il ? Il faut croire que ça lui plaisait.
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