Asphalte Café - Le blog d'Asphalte Éditions

30août 2010

Entretien avec Félix Bruzzone et Hélène Serrano

Les Taupes est paru il y a moins d’une semaine, et on en parle déjà (notamment chez Sébastien Gendron ou à La Clé des Langues). Aujourd’hui sur l’Asphalte café, entretien croisé avec Félix Bruzzone et sa traductrice Hélène Serrano, à la découverte de l’univers de ce jeune auteur argentin…

Asphalte : Félix Bruzzone, comme le narrateur des Taupes, vous êtes fils de disparus de la dictature. C’est aussi un motif que l’on retrouve dans votre recueil de nouvelles 76. Comment parvenez-vous à utiliser cette thématique à la fois intime et personnelle d’une part, et historique, collective d’autre part ?

Félix Bruzzone : Je m’en sers pour essayer de dérouler, à partir du portrait d’intimités pas très publiques (en Argentines les récits publics d’enfants de disparus sont en général des récits militants, parce qu’on donne toujours la parole à ceux qui font quelque chose sur le plan public à propos de tous ces problèmes de dictature, autrement dit, à des militants), un portrait collectif qui puisse transcender l’expérience d’un fils de disparus et celle de la militance liée aux problèmes de la dictature. Il me semble que c’est une tentative de portrait d’enfants de disparus non militants qui propose aussi une identification à de nombreux autres enfants sans parents, parce que mes récits concernent plutôt la condition d’orphelin. Dans le cas ponctuel des enfants de disparus, à l’origine de cette condition il y a un problème d’ordre nettement politique, mais dans beaucoup d’autres cas, mon récit peut se lire comme celui d’une condition générale d’orphelin de notre génération. Une génération qui a vécu très fortement la désintégration de la famille nucléaire et la perte des parents, mais aussi le manque de références dans presque toutes les sphères publiques (sauf parmi les stars du rock des années 1980 et 1990).

Les Taupes commence comme la quête d’identité de ce fils de disparus… et finit très loin de là il a commencé, aussi bien géographiquement que narrativement. D’une atmosphère noire de polar, avec enquête dans le milieu des militants et agent double tueuse de flics, on passe à quelque chose de plus coloré, de plus baroque ; chaque étape de la recherche mène à une autre piste, qui nous éloigne un peu plus de la précédente. Était-ce pour vous un moyen de ne pas aborder frontalement cette quête d’identité des fils, de la contourner pour l’aborder autrement ? Où est-ce que cette forme s’est imposée au fil de l’écriture ?

Je pense que la quête poursuivie par le narrateur des Taupes pourrait s’assimiler à la figure d’une spirale. Le personnage, c’est vrai, s’éloigne de son point de départ. Il démarre à partir d’un centre, s’en éloigne progressivement et finit n’importe où ailleurs. Mais il est vrai aussi que l’axe de ses problèmes d’identité (le moteur de sa quête) reste ce centre dont il est parti. En définitive, ce que le personnage recherche, c’est connaître la vérité et, à partir de là, arriver à construire une famille. Et comme, du fait de toutes les dissimulations qu’elle a subies avec le temps, il ne pourra jamais connaître la vérité, les familles qu’il compose sont fragmentaires, comme les résultats auxquels il arrive. Et la famille finale est, si on veut, une heureuse cohabitation entre malades.

Le milieu des travestis et transsexuels est très présent dans le roman. On entend aussi des échos du groupe Virus, qu’on retrouve sur la playlist du livre, groupe argentin des années 1980 dont le chanteur, Federico Moura, était homosexuel. De nombreux actes homophobes ayant eu lieu en Argentine sont évoqués au cours du roman. Volonté de passer un message militant ou tout simplement de ne pas fermer les yeux ?

Non, pas du tout, au contraire. Pour moi le point de jonction intéressant, c’était l’histoire de Federico Moura lui-même, qui avait un frère disparu et n’a jamais adopté aucune posture militante de façon directe. À part une ou deux chansons plus ou moins explicites à propos de son frère disparu, ses paroles ont toujours une première lecture dépouillée de tout sentiment politique ou militant (même si, clairement, elles laissent percevoir la tension que ça provoquait, bien sûr). Il y a évidemment un jeu avec tout ça et l’atmosphère musicale que génère Virus a fourni le fond musical au roman. Je dis atmosphère parce que les chansons de Virus – joyeuses, faites pour danser – étaient aussi sordides et brutales, pleines du désespoir de l’amour, de la brutalité des plaisirs, de l’exaspération du désir, etc.

Le narrateur, dans sa naïveté et sa propension à se « laisser porter », est vraiment attachant. Cela tient beaucoup au style très oral, à bout de souffle, un peu comme un enfant qui raconte une histoire d’une traite, sans s’arrêter. Hélène Serrano, pouvez-vous nous dire comment vous avez abordé la traduction de cette écriture ?

Hélène Serrano : Je me suis effectivement attachée au narrateur, dans tous les sens du terme ; le mot-clé, j’imagine, serait « empathie ». Ça n’a pas été difficile, parce que l’écriture de Félix Bruzzone t’embarque dans une sorte d’engourdissement – parfaitement maîtrisé d’ailleurs –, avec une curieuse sensation d’accélération au ralenti et, comme il le dit lui-même, de spirale. Une sensation qui devient très palpable quand on s’installe dans la respiration du narrateur. J’ai eu une grosse période de doute avant d’assumer cette drôle d’oralité écrite – je pense surtout à la première partie du roman, justement parce que c’est une oralité indirecte, non explicite, et là, nos échanges par mail ont été précieux : à chaque fois, Félix me remettait tout debout dans une espèce d’évidence du texte lui-même. Finalement, je me suis juste laissée faire !

Félix Bruzzone, pour donner une idée de votre univers à nos lecteurs, quelles sont vos inspirations, aussi bien d’un point de vue littéraire que cinématographique et musical ? Sur quoi travaillez-vous actuellement, quels sont vos projets ?

Félix Bruzzone : Je viens juste de publier un autre roman, Barrefondo, et je commence à travailler sur un projet autour de Campo de Mayo (une enclave militaire de 6 000 hectares sur laquelle a fonctionné, entre 1976 et 1979, le camp d’extermination le plus assassin de la dictature). Fondamentalement, les sources d’inspiration des Taupes, ce sont les atmosphères de Virus, certains films de Wes Anderson, l’errance de ce qu’on appelle le Nouveau Cinéma Argentin, les récits de Martín Rejtman, des histoires entendues ici et là, les couvertures de la revue à sensation Esto!, les filles travesties qui vers la fin des années 1990 s’offraient dans le quartier de Palermo, la possibilité (finalement écartée) que ma mère ait pu vivre clandestinement dans la localité de Moreno, tout ce que je ne sais pas sur Bariloche, sur la Bible, sur un homme qu’on appelait El Alemán – un contremaître qui, pendant la construction du Unicenter Shopping, se vantait devant ses ouvriers de maltraiter des travestis tous les week-ends – et l’ensemble des romans de Manuel Puig, tout spécialement Le baiser de la femme araignée. Mes sources d’inspiration et mes influences changent toujours un peu d’un livre à l’autre, j’essaie juste de les utiliser du mieux que je peux.

Traduction : Hélène Serrano.
Merci à Félix Bruzzone et Hélène Serrano pour leur disponibilité !

30juil. 2010

Entretien avec Antonia Garcia Castro (suite et fin)

Asphalte : Littérature urbaine ou de voyage ? Comment définiriez-vous ces eaux-fortes ?

Antonia Garcia Castro : Par un effet de miroir, et parce que certains personnages dont parle Arlt ne vivent pas qu’à Buenos Aires, on peut également voir dans ce livre un hommage à la ville, à n’importe quelle ville. Ces eaux-fortes sont vagabondes. Arlt les a conçues en déambulant dans les rues. Pour les lire, même à Paris, on peut restituer partiellement le décor : une terrasse de café, un banc, un train, un métro… (Et peut-être qu’après avoir lu « Prends garde, gamine… », on prendra son métro différemment…) On peut aussi s’enfermer. Et lire les Eaux-fortes comme Roberto Arlt les a écrites, comme il nous dit les avoir écrites. Seul. Sensible à la tension de chaque ligne. Pour moi, les Eaux-fortes, c’est d’abord de la littérature à l’état pur. Ce qu’on y trouve, c’est la violence ou l’émotion du geste qui consiste à marquer un papier, à y laisser une trace destinée à être lue par quelqu’un d’autre. Peu importe que ce soit avec une plume, un stylo ou en martyrisant les touches d’une Underwood.

Quels sont les défis de traduction que vous avez eu à relever pour le chantier des Eaux-fortes ?

La langue bien pendue de Roberto Arlt… C’est un défi en soi. Cette langue présentait des difficultés dues en partie à l’argot, mais aussi au fait que, çà et là, Arlt peut détourner un mot de son usage premier. Par exemple, l’usage qu’il fait du mot Chiclana, qui est une rue, un quartier, un tango. Il utilise le mot pour décrire une femme. Or, dire d’une femme qu’elle est Chiclana, c’est intraduisible. Quelque part, c’est un peu comme si on disait d’une Parisienne qu’elle est « Barbès ». Sans le « de ». Pour que la comparaison prenne tout à fait sens, il faudrait de plus qu’il y ait une chanson, connue de tous les Parisiens, qui nous dise : « Il y a quelque chose en toi qui crie “Barbès !” à tous ceux qui te voient. » Je connaissais le tango auquel Arlt fait implicitement référence. [Note des éditrices : cette explication prendra tout son sens après lecture de l’œuvre.] J’ai d’abord buté sur le mot. Puis, j’ai été prise d’un fou rire… Ah… l’enfoiré… (Passez-moi l’expression.) Quelle liberté que la sienne ! Dans d’autres cas, il a fallu partir à la recherche de certains mots comme autant d’objets perdus, finalement retrouvés, grâce à l’aide de quelques experts en la matière. Nous avons eu des surprises assez cocasses. Bref, sachez qu’on ne parle plus guère de squenunes… Mais qu’en revanche le fiacún vit toujours à Buenos Aires… [Note des éditrices : le lecteur aura le fin mot de l’histoire en lisant le livre….] À côté de ce défi de la langue, il y en avait un autre. Ces eaux-fortes ont un souffle. Une sorte de respiration qui leur est propre. Cela se traduit dans le rythme de certaines phrases, dans certaines énumérations par exemple. Ce rythme ou cette cadence, j’avais envie de les conserver. Une langue, c’est aussi une sorte de chant. Toutes les langues chantent. Bien : le traducteur doit-il traduire comme si la chose avait de tout temps était dite (ou chantée) par un Français ou bien peut-il garder en traduisant un « charmant petit accent » ? Ayant la possibilité d’écrire, pour ainsi dire, le français sans accent, j’ai opté pour le préserver ici et là. Si cela est perceptible ou non ? Je ne sais. Si cela avait un sens de se poser une telle question ? Je le sais encore moins. Mais je suis persuadée que traduire, en l’occurrence en français, ne veut pas dire franciser. C’est bien à un Argentin que j’avais affaire. Il était Argentin au départ et il me fallait le retrouver Argentin à l’arrivée. Et en y réfléchissant bien… je crois que certains dilemmes de la traduction restent inévitablement proches des dilemmes de l’immigration…

Quel est votre quartier préféré de Buenos Aires ? et de Paris ? Pourquoi ?

Il y a trois villes dans ma vie et je les aime comme des personnes. C’est-à-dire, comme des tous et aussi « pour le meilleur et pour le pire ». Il me serait difficile d’isoler des quartiers. Juste pour jouer le jeu : à Paris, le bruit des flots, à l’une des extrémités de l’île Saint-Louis. La Place de la République, les ponts du canal Saint-Martin. La rue Montorgueil. Les galeries ou passages, du côté de Strasbourg-Saint-Denis. À Buenos Aires, les quartiers de Pompeya, de Boedo. On laissera les pourquoi en instance.

Quelques-mots sur la vidéo ci-dessous ?

Avec la complicité de deux amis photographes, Jean Barak et Mario Bellocchio, l’idée était de reprendre quelques leitmotivs de ces textes. Jean Barak avait fait une série de photos à Buenos Aires en 2007 dont une sur les murs de la ville, mais aussi les façades, les maisons. Mario Bellocchio réalise des montages sur le vieux Buenos Aires et celui d’aujourd’hui. Tous deux m’ont facilité des photos. [Note des éditrices : certaines de ces photos figurent dans l’édition française. Nous tenons à les remercier vivement pour leurs autorisations.] La vidéo a une musique Arrabal (de J. Pascual), un tango des années 1970, interprété par l’orchestre de Pugliese. Roberto Arlt n’a pas pu l’entendre. C’est dommage. Il aurait peut-être aimé. Comme cela est précisé dans la vidéo, arrabal veut dire faubourg.

27juil. 2010

Entretien avec Antonia Garcia Castro (1)

Le 9 septembre sortira chez Asphalte les Eaux-fortes de Buenos Aires, de Roberto Arlt, un classique moderne de la littérature argentine, encore inédit en français. Histoire de faire connaissance avec l’univers de l’auteur, nous vous proposons un entretien avec la traductrice de ces chroniques urbaines et vagabondes…

Asphalte : Antonia García Castro, vous avez traduit pour Asphalte les Eaux-fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt. Que représente ce livre pour vous ? Comment l’avez-vous découvert ?

Antonia García Castro : À la fin des années 1990, Mario Paoletti, un écrivain argentin qui réside en Espagne, m’a fait parvenir un paquet destiné au musicien Juan Cedrón. Il s’agissait de poèmes qu’il avait écrits à partir de personnages de Roberto Arlt, et son idée était qu’ils pouvaient être mis en musique et devenir des tangos. À cette époque, le Cuarteto Cedrón jouait toutes les semaines dans une salle parisienne et j’allais parfois les écouter. J’ai transmis le paquet.
Arlt, c’était un lien entre ces deux hommes, une sorte de mot de passe. Mario Paoletti et Juan Cedrón sont de la même génération. Ils sont nés à peu de choses près lorsque Arlt est mort (1942). Ils s’étaient croisés dans leur jeunesse et ne s’étaient pas revus depuis trente ans. Roberto Arlt, c’était un trait d’union possible. Les poèmes ont effectivement été mis en musique. De mon côté, je n’avais pas encore lu cet auteur et c’est en aveugle que j’avais accompli ma tâche de messagère. C’est Juan Cedrón qui m’a conseillé de lire les Eaux-fortes. Chose que j’ai faite lors d’un premier voyage à Buenos Aires, en 1999.
C’est peut-être pour cela que, dans mon esprit, l’œuvre et la ville sont indissociables. Les eaux-fortes sont de Buenos Aires, au même titre que le Puente Negro, l’Obélisque, la rue Corrientes, le linge tendu sur les terrasses, les files d’attente pour prendre le bus, le bruit de cette ville aujourd’hui saturée par les moyens de transport, etc. On peut venir à Buenos Aires sans les lire, mais c’est un peu comme si on allait à Paris sans que personne nous indique la rue du Chat-qui-pêche. Les eaux-fortes sont à elles seules une rue, une perspective insolite et mystérieuse de la ville.

Pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas du tout la littérature argentine et la place d’Arlt au sein de celle-ci, comment la définiriez-vous en quelques mots ?

Roberto Arlt a écrit à un moment d’effervescence culturelle à Buenos Aires. Il est le contemporain de beaucoup de grands noms de la littérature argentine. Parmi ceux-là,  Leopoldo Marechal, à qui l’on doit Adán Buenosayres (1948).
En 1926, au moment où Roberto Arlt publie son premier roman, Le Jouet enragé, Ricardo Güiraldes publie Don Segundo Sombra, considéré comme l’un des chefs d’œuvre de la littérature gauchesca – dont la gestation remonte au XIXe siècle  et qui se structure autour de la figure du gaucho, l’homme de la campagne. Ces œuvres indiquent deux pôles en tous points distincts et révélateurs de l’identité argentine de l’époque. Mais alors que le genre gauchesco s’éteint progressivement au cours du XXe siècle, la porte ouverte par Arlt reste ouverte.
Par rapport à la thématique de la ville, à l’évocation du monde populaire surtout, tel qu’il se donne en milieu urbain, une précision me semble nécessaire. Roberto Arlt a notamment introduit dans les livres ce que le tango, dix ans auparavant, avait déjà couché sur le papier. Ce n’est pas une boutade. Le premier tango chanté date de 1917. Et le tango, dans son versant écrit, et plus précisément en tant que récit, constitue un genre littéraire à part entière. Buenos Aires y est plus que présent. C’est un personnage à part entière. Bien des sujets des eaux-fortes ont leur tango.
Disons plus généralement que les poètes du tango, comme Roberto Arlt, se sont inspirés à la même époque de la vie des gens de Buenos Aires. Parmi ces gens, ils ont privilégié les plus humbles. Et Arlt a, de plus, donné une place de choix aux marginaux. Faire de ces derniers des sujets possibles – et nécessaires – de la littérature a été l’un des soucis de l’écrivain. À cet égard, certaines eaux-fortes sont tout ce qu’il y a de plus explicites. Et clairement, il y a eu rupture. Roberto Arlt aborde lui-même le sujet de ses relations problématiques avec les secteurs les plus conservateurs du monde littéraire argentin et la critique dans plusieurs textes. En particulier, dans la préface aux Lance-flammes.

Selon vous, pourquoi relire les Eaux-fortes de Buenos Aires aujourd’hui ? À quoi tient leur étonnante modernité ?

En Argentine, les Eaux-fortes n’ont jamais cessé d’être lues. Il y a de cela quelques mois, j’étais dans un train de banlieue, un de ces trains que l’on trouve dans les romans de Roberto Arlt. Peu de sièges, des gens assis par terre, entassés. Et il y avait un jeune homme en équilibre sur un bord de fenêtre, il était dans un coin, les pieds littéralement collés à la fenêtre, un vrai défi aux lois de la gravité. Il lisait. Ça a éveillé ma curiosité parce que, vraiment, c’était une position inconfortable. Il lisait les Eaux-fortes. Et à le voir comme ça, je me suis dit que Don Roberto aurait été content de savoir qu’un jeune homme aux baskets trouées pouvait le lire, soixante-dix-sept ans plus tard, dans de telles conditions. Mais pourquoi le lisait-il ? Il faut croire que ça lui plaisait.
Pour ce qui est de la France, les eaux-fortes permettent d’aborder une facette inédite de l’auteur par rapport aux textes déjà disponibles en français. C’est qu’elles donnent en permanence la sensation que l’auteur s’est assis à notre table, qu’il se tient à proximité.  En effet, ces textes sont écrits de telle manière qu’on ne fait pas que lire Arlt et l’entendre, on peut aussi l’imaginer : hausser les épaules, lever les yeux, bâiller, soupirer, sourire, s’indigner… à cause de quelque chose qui se passe « là ». C’est un point commun à la plupart des eaux-fortes : entre l’auteur et ses personnages, il n’y a qu’un mètre… trois ou quatre mètres de distance tout au plus… Quatre mètres c’est la largeur d’une pièce normalement constituée à Buenos Aires. Un mètre, c’est la distance de l’émotion. La bonne distance pour être interpelé par un visage, pour serrer une main ou pour coller son poing dans la figure de quelqu’un. Toute l’illusion littéraire se tient là, elle aussi, dans cette petite distance.
Puis, les problématiques. « Prends garde, gamine, car le temps passe » est un texte visionnaire. Ce que Roberto Arlt énonce comme futur pour l’Argentine est désormais un passé plus qu’imparfait. Il y a aussi cette désespérante actualité : crise du logement, pénurie du travail, inutilité des diplômes, etc. Pour le coup, on peut être surpris de se trouver à Buenos Aires dans les années 1930, et non à Paris en 2010.
La modernité est à chercher dans le regard de l’auteur, dans la manière qu’il a d’interroger et de s’interroger sur cette ville en mutation, ses habitants, leurs difficultés, leurs rêves, leurs cauchemars, et de mettre en exergue l’insolite. L’insolite tel qu’il se donne à Buenos Aires, c’est-à-dire de la manière la plus ordinaire. Comme c’est probablement le cas ailleurs, avec les nécessaires spécificités locales.

(Entretien à suivre…)

04mai 2010

L'interview de Richard Milward

À la veille de la sortie de Pommes en France, Richard Milward a accepté de répondre à quelques questions. L’occasion pour vous de faire plus ample connaissance avec ce jeune auteur à la créativité débordante et de rentrer de plain-pied dans l’univers du roman.

milwardÀ la publication de Pommes, les critiques et les journalistes ont été épatés par votre jeunesse : vous n’aviez que 22 ans. Depuis, vous avez écrit un deuxième roman et planchez sur le troisième. Considérez-vous Pommes comme votre œuvre de jeunesse ?

C’est étrange, parce qu’en réalité, Pommes est mon septième roman. J’écris sans arrêt depuis que j’ai douze ans, et je vois plutôt Pommes comme une étape logique de ma progression après les histoires un peu naïves que j’inventais quand j’étais plus jeune. Les romans antérieurs sont bancals parce que j’essayais d’écrire sur des personnages plus vieux que moi. D’une certaine manière, oui, Pommes est ce qu’on peut appeler une œuvre de jeunesse, car c’était la première fois que j’écrivais à propos de choses que j’avais moi-même vécues, au lieu d’utiliser seulement mon imagination. Les souvenirs de mon adolescence, dans tous ses délires et sa fureur, étaient encore frais dans mon esprit, tout comme les émotions bizarres, les sautes d’humeurs. Je ne pense pas que je pourrais écrire à nouveau ce livre de façon aussi authentique, aujourd’hui, à vingt-cinq ans. Je suis fier que ce soit un roman sur l’adolescence, écrit par un adolescent.

La question incontournable, que tous les lecteurs vont se poser : ado, vous étiez un clone d’Adam, une Eve au masculin ou un mix des deux ? À quel point est-ce un roman autobiographique ? Avez-vous dû tester tous ces fruits défendus pour pouvoir mieux en parler ensuite… dans un souci de vraisemblance et de crédibilité ?

À l’époque où j’écrivais le roman, j’étais carrément un mix des deux. Même à présent, j’ai l’impression d’avoir vécu une double vie : Adam et Eve sont comme les deux facettes de cette personnalité dédoublée. Par exemple, quand j’écrivais Pommes, je passais les week-ends à m’éclater à Middlesbrough, à picoler, à m’envoyer des drogues hallucinogènes, à danser comme un idiot… Ensuite, je passais la semaine en reclus, enfermé dans ma chambre, à écrire toutes les histoires que j’avais découvertes pendant le week-end. La première fois que j’ai pris de l’ecsta, j’ai vraiment eu l’impression, comme Eve, que mes yeux « s’ouvraient » à toutes les possibilités de plaisir dans la vie. J’ai découvert cette sorte d’optimisme puéril qu’on retrouve dans la langue de Pommes. Pour être authentique, oui, vraiment, il faut tester ce dont on parle. Mais il n’y a pas de meilleure drogue que la créativité.

Pommes est considéré comme un teen-novel. Certains lecteurs penseront à la série britannique culte Skins, dont la diffusion a commencé l’année de la publication de Pommes et dont l’univers semble avoir un air de famille, peut-être la poésie en moins. Êtes-vous particulièrement attentif à la teen-culture, et aux différentes tendances de la galaxie ado ?

Pas tellement. Avec Pommes, j’écrivais juste sur ce que je voyais à Middlesbrough, et je me fiais à des souvenirs pas trop éloignés du collège et du lycée. J’essaie vraiment de garder une qualité « intemporelle » dans mes écrits, plutôt que me soumettre à des tendances ou des modes qui ne font que passer. Quand j’étais ado, j’étais à fond dans la culture pop contemporaine (la britpop, les soi-disant young british artists[1], etc.) mais maintenant, je préfère m’intéresser au drôle de pays des merveilles que j’ai dans la tête, plutôt qu’à ce que la presse fourre dans la tête des gens.

Recommanderiez-vous la lecture de Pommes aux parents d’ados ? Ne craignez-vous pas qu’ils s’effraient de découvrir un tel univers, avec ses codes, ses préoccupations, son langage ? Sans parler du sexe, de l’alcool et des drogues…

Je ne suis pas sûr que les parents seraient effrayés par le livre : la plupart des jeunes du récit ne manquent ni de chaleur humaine ni de sens de l’humour, ce qui va à l’encontre du cliché de l’ado tourmenté. D’une certaine façon, je voulais que le roman soit un « conte de fée anti-macho », qui se moque du stéréotype des « mâles alpha », ces têtes brûlées au sang chaud qu’on trouve partout dans le monde. Le genre de gars qui s’efforcent de tabasser les mâles plus faibles et de coucher avec les filles, qu’elles le veuillent ou non. Je pense que la plupart des parents savent bien que les ados passent à travers tout un tas de trucs bizarres, tordus, merveilleux durant ces années de formation. Mon roman essaie de condenser toutes les détresses et délices de cette période en 250 pages, sans pour autant imposer une morale aux personnages ou au lecteur. Au final, les jeunes feront ce qu’ils veulent, et beaucoup de parents en sont pleinement conscients.

Pommes semble se passer dans notre société contemporaine. Mais à part le binge drinking, certains éléments de la vie quotidienne des ados semblent manquer à l’appel, comme par exemple les réseaux sociaux sur Internet, le chat… Était-ce intentionnel ?

Oui, je préférais qu’il subsiste une certaine atemporalité concernant les références à la pop culture. J’ai un certain côté luddite[2], au fond : au début, j’écrivais mes romans avec du papier et un crayon, je n’avais recours à la technologie qu’au dernier moment, quand il fallait tout saisir. Je me méfie un peu d’Internet, en particulier de ce fléau que constituent les réseaux sociaux. Des trucs comme Facebook et MySpace me semblent nuisibles car ils s’interposent entre les gens et le monde. Apparemment, de nos jours, pas mal de jeunes préfèrent s’absorber dans ces sites plutôt que sortir de chez eux, alors que les personnages de Pommes s’efforcent au maximum de s’éclater hors de leur foyer. Cela leur cause parfois des ennuis, mais il y a vraiment beaucoup de plaisir à trouver dans le « grand extérieur ».

La structure narrative de Pommes est très travaillée : non linéaire, tout en flash-backs et en échos internes, elle ne semble pas le fruit d’un premier jet spontané. Comment avez-vous travaillé ? Aviez-vous rédigé une sorte de chronologie des événements, ou tout était-il dans votre tête ?

Ah ouais, d’habitude, je dois bien réécrire un roman quatre fois avant d’en être satisfait. Avec Pommes, j’ai commencé par mettre en forme toute la structure de l’histoire, et je gardais les flash-backs bien en tête. Mais quand je m’assois pour écrire, les mots ont tendance à jaillir spontanément, du coup, l’histoire évolue parfois en cours de route. Ce que je préfère dans l’écriture, c’est quand mes personnages réussissent à me surprendre : par exemple, l’un d’eux révèle soudain quelque chose auquel je n’aurais jamais pensé, comme une agressivité larvée, ou un désir envahissant pour un autre personnage. C’est exaltant, de ne pas savoir ce que mon subconscient va encore inventer. Parfois, je me sens comme une baby-sitter, à devoir toujours surveiller mes personnages, ce qu’ils vont encore mijoter par la suite, et m’assurer qu’ils ne bousillent pas complètement mes plans d’intrigue, avec leurs caprices !

La musique est très importante dans Pommes : la house pour Eve, le rock des sixties pour Adam. A-t-elle joué un rôle pour vous pendant l’écriture du roman ? Quel genre de musique écoutez-vous d’habitude ?

Oui, j’écoute toujours de la musique quand j’écris, bien que ce soit toujours à un volume à peine audible (1, pour une chaîne qui va jusqu’à 100) afin de ne pas trop me laisser emporter ou distraire . Parfois, la musique peut aider à faire ressortir un état d’esprit que j’essaie d’exprimer dans une scène… ou juste me relaxer les tympans, quand je sèche sur l’écriture ! Dans la vie de tous les jours, j’écoute un peu de tout : The Fall, Sonic Youth, Pavement, Elliott Smith, etc. La collection de disques d’Adam est assez similaire à la mienne : les Beatles, les Rolling Stones, 13th Floor Elevators, le Velvet Underground… de la musique à la fois expérimentale et accessible. Exactement l’équilibre que j’essaie d’atteindre dans l’écriture.

L’intrigue est très liée à la ville de Middlesbrough, un aspect qui nous a beaucoup plu chez Asphalte, avec notre passion pour la littérature urbaine. Une véritable carte de la ville se dessine au fur et à mesure du livre, avec ses quartiers, ses territoires… Vivez-vous encore à Middlesbrough ? Tous les endroits mentionnés dans le roman sont-ils réels ?

Oui, je vis toujours à Middlesbrough. J’ai vécu quelques années à Londres, pendant mes études d’art, mais je savais que je reviendrais à Middlesbrough. Cette ville a une vraie personnalité, les gens ici sont drôles, chaleureux et un peu fous, ce qui en fait l’endroit idéal pour vivre et pour trouver l’inspiration ! Tous les endroits mentionnés dans Pommes sont réels : globalement, le livre se passe dans les coins que je traversais en allant à la fac à pied. La banlieue de Middlesbrough paraît assez quelconque, mais j’ai voulu y ajouter la couleur, la vitalité qu’on trouve chez ses habitants. La presse britannique a collé à Middlesbrough un cliché de grisaille et de misère, mais en réalité, la ville vibre et résonne d’éclats de rire.

Trois ans après sa première publications, Pommes est toujours sur le devant de la scène en Grande-Bretagne : adaptation théâtrale, bientôt un film…  Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ? Et pouvez-vous nous parler de votre deuxième roman ? Est-il très différent de Pommes ?

Pour la pièce de théâtre, les représentations commenceront en juin 2010. Le texte se présente comme une succession de monologues tirés du roman, donc c’est très fidèle au livre. C’est assez étrange, de voir des scènes de mon passé jouées par des inconnus ! C’est un peu comme regarder un film surréaliste sur sa propre vie, parfois.

En ce qui concerne le film, nous avons reçu une subvention du UK Film Council pour lancer le projet, mais à présent, nous avons à nouveau besoin d’argent pour passer au stade de la production. C’était amusant d’adapter le roman pour l’écran : j’ai écrit le scénario moi-même, en remixant certaines scènes, en ajoutant de nouveaux dialogues… Le script est un peu une version plus fiévreuse, exacerbée du roman, avec le côté onirique, l’humour et l’horreur un cran au-dessus.

En 2009, mon deuxième roman, Ten Storey Love Song, est sorti au Royaume-Uni. Il suit un groupe de personnages vivant dans une tour à Middlesbrough : un artiste qui gagne la reconnaissance d’un marchand d’art londonien, mais qui devient complètement psychotique à force de bouffer des hallucinogènes ; un voyou du coin qui a du mal à satisfaire sa petite amie au lit ; un camionneur raciste qui a une obsession inquiétante pour les gosses de l’école primaire voisine. Comme les chapitres de Claire dans Pommes, Ten Storey Love Song est écrit en un seul paragraphe continu, afin que chaque page reflète la forme de la tour. Beaucoup de thèmes sont communs – sexe et maladresse, drogues, magie du langage – mais comme les personnages sont plus âgés que la bande de Pommes, ils ont des tas de problèmes complètement différents : le chômage, des vies sexuelles complexes et des boulots abrutissants.

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[1] Les « jeunes artistes britanniques », groupe d’artistes britanniques contemporains, issus pour la plupart du Goldsmiths College à Londres. Le terme provient d’une série d’expositions à ce nom, organisées à la galerie Saatchi à partir de 1992.
[2] Le luddisme est un courant anti-industriel. Le terme de « luddite » désigne les artisans de la filière textile qui, en 1811-1812, détruisaient les métiers à tisser qui menacent leur activité.