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22août 2016

Elles traduisent pour Asphalte : Audrey Coussy

Après Antonia García Gastro et Patricia Barbe-Girault, Audrey Coussy répond aux questions d'Asphalte et nous parle de son métier de traductrice ! Audrey est, chez nous, la voix de Richard Milward, Patrick McCabe et Dustin Long...

       

Pourquoi avoir choisi la traduction ? D'où vient cet amour de la langue, des langues ?

Je peux dire que c’est une histoire de famille, même si personne n’était traducteur. Je suis « tombée dans l’anglais » grâce à mon grand-père maternel : il était lui-même tombé amoureux de cette langue pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il travaillait avec les soldats américains basés à Casablanca. C’est quelque chose qu’il a tenu à transmettre à ses petits-enfants, il essayait de placer des expressions ou des phrases anglaises dès que possible et nous encourageait à nous intéresser à la culture anglaise et américaine. Tout ceci s’est fait avec, en musique de fond, les groupes de rock anglophones que mon père faisait tourner sur la platine du salon. J’ai donc grandi au contact des mots anglais et de leurs mélodies. Et l’amour de la langue anglaise s’est mélangé à mon amour de la littérature, transmis par mes parents. C’est pourquoi j’ai poussé mes études jusqu’au doctorat, pour pouvoir explorer jusqu’à plus soif ces deux passions. La traduction a été le moyen que j’ai trouvé de faire le lien entre les deux et d’avoir une pratique artistique. J’ai toujours aimé écrire, mais je n’ai pas encore trouvé l’histoire que j’aimerais raconter, alors en attendant, je raconte celles des autres, et j’apprends énormément – sur l’écriture, sur les autres, sur le rapport à l’autre et sur moi-même.

Quelle a été ta toute première traduction ? Comment l'as-tu décrochée ?

Ma première traduction a été asphaltienne ! Il s’agissait de Pommes, de Richard Milward. Claire Duvivier et moi nous connaissions déjà, et elle savait que je venais de commencer mon doctorat en traductologie et littérature anglophone. Elle connaissait également mes goûts littéraires et musicaux, notamment ma prédilection pour le rock et le folk, et elle a pensé à moi pour Pommes : Adam, l’un des deux personnages principaux, est un fanatique des Beatles et d’autres groupes qui font partie de ma discothèque personnelle. Petit point bonus : Richard et moi avons le même âge, et donc les références culturelles qu’il disséminait dans le roman m’étaient familières. Claire m’a fait lire les premiers chapitres et j’ai de suite accroché au style particulier de Richard et à la voix des personnages. J’ai passé un essai de traduction et je n’en menais pas large ; j’étais fébrile, à la fois impressionnée et excitée face à ce texte et la perspective (enfin !) d’un premier contrat de traduction. Heureusement, Asphalte m’a fait confiance et a perçu mon enthousiasme plus que mon angoisse, et je n’aurais pas pu espérer meilleure entrée en matière.

Avec le recul, quelle est la traduction dont tu es le plus fière ?

C’est une question difficile, parce que chaque traduction a été une expérience enrichissante. Asphalte, en particulier, m’a permis de travailler sur des œuvres passionnantes. Si vraiment je ne devais en garder qu’une… Peut-être Breakfast On Pluto, de Patrick McCabe. Parce que c’est un auteur irlandais majeur et trop méconnu en France, et j’étais tombée amoureuse du personnage principal avant d’avoir lu le livre, incarné par Cillian Murphy dans l’adaptation ciné du même nom réalisée par Neil Jordan (collaborateur de longue date de McCabe). Je me rappelle encore la salle de cinéma et mon émotion à la sortie. Le livre a été un vrai défi, parce que McCabe a un style très particulier, très oral, qui joue beaucoup avec les mots. C’est aussi un auteur profondément influencé par son pays, sa culture et son histoire. Il fallait repérer ces références et essayer de rendre l’atmosphère tendue de la période des Troubles, tout en gardant la légèreté de ton adoptée par le personnage principal, ce cher Patrick Pussy Braden. Quand j’ai enfin trouvé sa voix française, la juste dose d’humour et de folie douce, je me suis dit que le livre pourrait fonctionner en français. Mais je suis néanmoins restée vigilante jusqu’aux dernières relectures, parce que c’était très facile de déraper dans la caricature, dans un grotesque vulgaire, Patrick Pussy en faisant toujours des tonnes.

Traduire, c'est écrire, créer ou c'est forcément un peu trahir ?

On rencontre souvent le terme « trahison » quand on parle de traduction, et il me laisse ambivalente. Trahir, c’est tromper la confiance, nuire volontairement, faire défaut à quelque chose ou quelqu’un – quelle vision glorieuse du travail du traducteur ! Mais c’est aussi « se trahir » et donc se manifester, révéler la présence de ce qui était/devait rester caché – montrer qu’on est là en tant que traducteur, que la langue française est pleine de ressources, que le texte est plus riche qu’on ne le croit, etc. C’est pourquoi je préfère parler de traduction en terme de travail d’écriture, et donc de création. Voire de recréation. Quand on traduit, on est auteur de sa traduction – personne d’autre n’aurait pu écrire cette traduction-là. Et c’est un travail de création basé sur le dialogue, ce qui ne semble pas évident au premier abord : on dialogue avec le texte d’origine, on dialogue avec les éditeurs et relecteurs, on dialogue parfois aussi directement avec l’auteur lui-même.

Quel autre livre Asphalte aurais-tu aimé traduire (questions de langues mises à part) ?

Shangrila de Malcolm Knox m’a vraiment marquée, j’ai d’ailleurs prévu de le relire cet été (parfaite lecture estivale !), et j’admire énormément le travail que la traductrice Patricia Barbe-Girault a fait, ne serait-ce que sur la voix atypique du personnage principal. Mais si on met de côté la question de la maîtrise de la langue d’origine (je ne travaille qu’avec l’anglais), je dirais Côté cour, de Leandro Ávalos Blacha. Ce qui est passionnant en traduction, c’est traduire les voix des personnages, et chacun des personnages de ce roman choral s’exprime à sa manière. Les personnalités sont marquées et marquantes chez cet auteur, et c’était déjà ce que j’avais apprécié dans son premier roman. Plus que l’histoire elle-même, voilà ce qui constitue pour moi la richesse de ce livre, ce qui le porte et lui permet d’explorer un terrain de jeu confiné à un unique quartier sans que le lecteur ait l’impression de tourner en rond. C’est aussi ce terrain de jeu restreint qui me plaît particulièrement. La création sous contrainte me parle… Sans doute mon côté traductrice qui ressort !

08déc. 2010

Icelander : extrait de saison et playlist


Un long silence a suivi. Je commençais à me dire que tout ce calme était approprié, après tout : le paysage avait l’apparence du calme, l’air froid sentait le calme. Ça me faisait presque oublier à quel point j’étais minable avec ma moustache collée au visage par de la morve gelée et mes mains peu à peu anesthésiées par les engelures. Je ne me doutais pas qu’il était censé faire aussi froid ici, du moins pas à cette époque de l’année. Je me voyais déjà passer le reste de ma vie sans aucun doigt lorsque le fils m’a tapoté sur l’épaule et a déclaré : « C’est ici. On est arrivés. »

J’ai balayé les environs du regard, mais je n’ai rien vu de spécialement remarquable.

« Je suis né ici », m’a dit le fils. Je n’ai pas fait attention à lui et j’ai jeté un coup d’œil à son père, qui allumait une Marlboro dont je pouvais sentir l’odeur même à travers le glacier de morve que j’avais dans le nez. Mon dernier paquet se trouvait toujours sur ma table de chevet à Reykjavik. Je l’avais laissé là-bas parce que j’avais eu la riche idée de faire mon petit pèlerinage en toute pureté. L’odeur de la fumée m’évoquait le bonheur post-coïtal, mais je ne voulais pas lui en taper une, pas à lui. Enfin, je ne voulais pas avoir à demander. J’ai toussé énergiquement plusieurs fois, et il s’est contenté de me regarder et de tirer une bouffée, tenant la cigarette à deux mains devant sa bouche, les doigts entrelacés. Je n’avais encore jamais vu quelqu’un fumer comme ça. Ça me rappelait d’une certaine façon un documentaire que j’avais vu sur ce vieux gorille triste qui ne s’était jamais habitué à vivre dans un zoo. Après quelques minutes de silence durant lesquelles il a fini sa cigarette, je les ai suivis tous les deux en bas de la pente raide du cratère.

Nom de dieu. J’avais perdu ma dernière paire de lentilles de contact en trébuchant, torché, dans la Strøget de Copenhague (mieux vaut ne pas s’éterniser là-dessus), alors c’était peut-être juste mes yeux. Ou le froid gelant mon cerveau, ou seulement un effet de la vapeur s’élevant de la terre pour faire des galipettes condensées dans l’air réfrigéré… Mais le ciel a semblé tout à coup se tordre et scintiller autour de moi alors qu’on s’approchait de l’arcade au fond du cratère. Comme dans un film lorsque le héros passe dans une autre dimension à travers une barrière invisible. La puanteur du soufre est devenue plus forte. On était arrivés. Sous mes pieds, je pouvais sentir vrombir la puissance vulcanopneumatique, pareille à la Thunderbird Triumph de Brando dans L’Équipée sauvage. J’ai contemplé attentivement les profondeurs de la grotte, immobile, essayant de digérer tout ça, et je jure que je pouvais déjà distinguer la vague lueur verte du lichen ormolu à l’intérieur. Les paroles du fils ne me semblaient plus du tout absurdes. C’était ici. J’étais sur le point d’entrer à Vanaheim.

Pour la visite guidée (ou sauvage) de Vanaheim, rendez-vous en librairie le 6 janvier 2011 pour la sortie d’Icelander, de Dustin Long. En attendant, on se met dès maintenant dans l’ambiance avec la playlist du roman, à écouter bien au chaud en sirotant une grande tasse de thé ormolu…


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