27juil. 2010
Entretien avec Antonia Garcia Castro (1)
15:14 - Par Invité - Lien permanent
Le 9 septembre sortira chez Asphalte les Eaux-fortes de Buenos Aires, de Roberto Arlt, un classique moderne de la littérature argentine, encore inédit en français. Histoire de faire connaissance avec l’univers de l’auteur, nous vous proposons un entretien avec la traductrice de ces chroniques urbaines et vagabondes…
Asphalte : Antonia García Castro, vous avez traduit pour Asphalte les Eaux-fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt. Que représente ce livre pour vous ? Comment l’avez-vous découvert ?
Antonia García Castro : À la fin des années 1990, Mario Paoletti, un écrivain argentin qui réside en Espagne, m’a fait parvenir un paquet destiné au musicien Juan Cedrón. Il s’agissait de poèmes qu’il avait écrits à partir de personnages de Roberto Arlt, et son idée était qu’ils pouvaient être mis en musique et devenir des tangos. À cette époque, le Cuarteto Cedrón jouait toutes les semaines dans une salle parisienne et j’allais parfois les écouter. J’ai transmis le paquet.
Arlt, c’était un lien entre ces deux hommes, une sorte de mot de passe. Mario Paoletti et Juan Cedrón sont de la même génération. Ils sont nés à peu de choses près lorsque Arlt est mort (1942). Ils s’étaient croisés dans leur jeunesse et ne s’étaient pas revus depuis trente ans. Roberto Arlt, c’était un trait d’union possible. Les poèmes ont effectivement été mis en musique. De mon côté, je n’avais pas encore lu cet auteur et c’est en aveugle que j’avais accompli ma tâche de messagère. C’est Juan Cedrón qui m’a conseillé de lire les Eaux-fortes. Chose que j’ai faite lors d’un premier voyage à Buenos Aires, en 1999.
C’est peut-être pour cela que, dans mon esprit, l’œuvre et la ville sont indissociables. Les eaux-fortes sont de Buenos Aires, au même titre que le Puente Negro, l’Obélisque, la rue Corrientes, le linge tendu sur les terrasses, les files d’attente pour prendre le bus, le bruit de cette ville aujourd’hui saturée par les moyens de transport, etc. On peut venir à Buenos Aires sans les lire, mais c’est un peu comme si on allait à Paris sans que personne nous indique la rue du Chat-qui-pêche. Les eaux-fortes sont à elles seules une rue, une perspective insolite et mystérieuse de la ville.
Pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas du tout la littérature argentine et la place d’Arlt au sein de celle-ci, comment la définiriez-vous en quelques mots ?
Roberto Arlt a écrit à un moment d’effervescence culturelle à Buenos Aires. Il est le contemporain de beaucoup de grands noms de la littérature argentine. Parmi ceux-là, Leopoldo Marechal, à qui l’on doit Adán Buenosayres (1948).
En 1926, au moment où Roberto Arlt publie son premier roman, Le Jouet enragé, Ricardo Güiraldes publie Don Segundo Sombra, considéré comme l’un des chefs d’œuvre de la littérature gauchesca – dont la gestation remonte au XIXe siècle et qui se structure autour de la figure du gaucho, l’homme de la campagne. Ces œuvres indiquent deux pôles en tous points distincts et révélateurs de l’identité argentine de l’époque. Mais alors que le genre gauchesco s’éteint progressivement au cours du XXe siècle, la porte ouverte par Arlt reste ouverte.
Par rapport à la thématique de la ville, à l’évocation du monde populaire surtout, tel qu’il se donne en milieu urbain, une précision me semble nécessaire. Roberto Arlt a notamment introduit dans les livres ce que le tango, dix ans auparavant, avait déjà couché sur le papier. Ce n’est pas une boutade. Le premier tango chanté date de 1917. Et le tango, dans son versant écrit, et plus précisément en tant que récit, constitue un genre littéraire à part entière. Buenos Aires y est plus que présent. C’est un personnage à part entière. Bien des sujets des eaux-fortes ont leur tango.
Disons plus généralement que les poètes du tango, comme Roberto Arlt, se sont inspirés à la même époque de la vie des gens de Buenos Aires. Parmi ces gens, ils ont privilégié les plus humbles. Et Arlt a, de plus, donné une place de choix aux marginaux. Faire de ces derniers des sujets possibles – et nécessaires – de la littérature a été l’un des soucis de l’écrivain. À cet égard, certaines eaux-fortes sont tout ce qu’il y a de plus explicites. Et clairement, il y a eu rupture. Roberto Arlt aborde lui-même le sujet de ses relations problématiques avec les secteurs les plus conservateurs du monde littéraire argentin et la critique dans plusieurs textes. En particulier, dans la préface aux Lance-flammes.
Selon vous, pourquoi relire les Eaux-fortes de Buenos Aires aujourd’hui ? À quoi tient leur étonnante modernité ?
En Argentine, les Eaux-fortes n’ont jamais cessé d’être lues. Il y a de cela quelques mois, j’étais dans un train de banlieue, un de ces trains que l’on trouve dans les romans de Roberto Arlt. Peu de sièges, des gens assis par terre, entassés. Et il y avait un jeune homme en équilibre sur un bord de fenêtre, il était dans un coin, les pieds littéralement collés à la fenêtre, un vrai défi aux lois de la gravité. Il lisait. Ça a éveillé ma curiosité parce que, vraiment, c’était une position inconfortable. Il lisait les Eaux-fortes. Et à le voir comme ça, je me suis dit que Don Roberto aurait été content de savoir qu’un jeune homme aux baskets trouées pouvait le lire, soixante-dix-sept ans plus tard, dans de telles conditions. Mais pourquoi le lisait-il ? Il faut croire que ça lui plaisait.
Pour ce qui est de la France, les eaux-fortes permettent d’aborder une facette inédite de l’auteur par rapport aux textes déjà disponibles en français. C’est qu’elles donnent en permanence la sensation que l’auteur s’est assis à notre table, qu’il se tient à proximité. En effet, ces textes sont écrits de telle manière qu’on ne fait pas que lire Arlt et l’entendre, on peut aussi l’imaginer : hausser les épaules, lever les yeux, bâiller, soupirer, sourire, s’indigner… à cause de quelque chose qui se passe « là ». C’est un point commun à la plupart des eaux-fortes : entre l’auteur et ses personnages, il n’y a qu’un mètre… trois ou quatre mètres de distance tout au plus… Quatre mètres c’est la largeur d’une pièce normalement constituée à Buenos Aires. Un mètre, c’est la distance de l’émotion. La bonne distance pour être interpelé par un visage, pour serrer une main ou pour coller son poing dans la figure de quelqu’un. Toute l’illusion littéraire se tient là, elle aussi, dans cette petite distance.
Puis, les problématiques. « Prends garde, gamine, car le temps passe » est un texte visionnaire. Ce que Roberto Arlt énonce comme futur pour l’Argentine est désormais un passé plus qu’imparfait. Il y a aussi cette désespérante actualité : crise du logement, pénurie du travail, inutilité des diplômes, etc. Pour le coup, on peut être surpris de se trouver à Buenos Aires dans les années 1930, et non à Paris en 2010.
La modernité est à chercher dans le regard de l’auteur, dans la manière qu’il a d’interroger et de s’interroger sur cette ville en mutation, ses habitants, leurs difficultés, leurs rêves, leurs cauchemars, et de mettre en exergue l’insolite. L’insolite tel qu’il se donne à Buenos Aires, c’est-à-dire de la manière la plus ordinaire. Comme c’est probablement le cas ailleurs, avec les nécessaires spécificités locales.
(Entretien à suivre…)
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