À la veille de la sortie de Pommes en France, Richard Milward a accepté de répondre à quelques questions. L’occasion pour vous de faire plus ample connaissance avec ce jeune auteur à la créativité débordante et de rentrer de plain-pied dans l’univers du roman.

milwardÀ la publication de Pommes, les critiques et les journalistes ont été épatés par votre jeunesse : vous n’aviez que 22 ans. Depuis, vous avez écrit un deuxième roman et planchez sur le troisième. Considérez-vous Pommes comme votre œuvre de jeunesse ?

C’est étrange, parce qu’en réalité, Pommes est mon septième roman. J’écris sans arrêt depuis que j’ai douze ans, et je vois plutôt Pommes comme une étape logique de ma progression après les histoires un peu naïves que j’inventais quand j’étais plus jeune. Les romans antérieurs sont bancals parce que j’essayais d’écrire sur des personnages plus vieux que moi. D’une certaine manière, oui, Pommes est ce qu’on peut appeler une œuvre de jeunesse, car c’était la première fois que j’écrivais à propos de choses que j’avais moi-même vécues, au lieu d’utiliser seulement mon imagination. Les souvenirs de mon adolescence, dans tous ses délires et sa fureur, étaient encore frais dans mon esprit, tout comme les émotions bizarres, les sautes d’humeurs. Je ne pense pas que je pourrais écrire à nouveau ce livre de façon aussi authentique, aujourd’hui, à vingt-cinq ans. Je suis fier que ce soit un roman sur l’adolescence, écrit par un adolescent.

La question incontournable, que tous les lecteurs vont se poser : ado, vous étiez un clone d’Adam, une Eve au masculin ou un mix des deux ? À quel point est-ce un roman autobiographique ? Avez-vous dû tester tous ces fruits défendus pour pouvoir mieux en parler ensuite… dans un souci de vraisemblance et de crédibilité ?

À l’époque où j’écrivais le roman, j’étais carrément un mix des deux. Même à présent, j’ai l’impression d’avoir vécu une double vie : Adam et Eve sont comme les deux facettes de cette personnalité dédoublée. Par exemple, quand j’écrivais Pommes, je passais les week-ends à m’éclater à Middlesbrough, à picoler, à m’envoyer des drogues hallucinogènes, à danser comme un idiot… Ensuite, je passais la semaine en reclus, enfermé dans ma chambre, à écrire toutes les histoires que j’avais découvertes pendant le week-end. La première fois que j’ai pris de l’ecsta, j’ai vraiment eu l’impression, comme Eve, que mes yeux « s’ouvraient » à toutes les possibilités de plaisir dans la vie. J’ai découvert cette sorte d’optimisme puéril qu’on retrouve dans la langue de Pommes. Pour être authentique, oui, vraiment, il faut tester ce dont on parle. Mais il n’y a pas de meilleure drogue que la créativité.

Pommes est considéré comme un teen-novel. Certains lecteurs penseront à la série britannique culte Skins, dont la diffusion a commencé l’année de la publication de Pommes et dont l’univers semble avoir un air de famille, peut-être la poésie en moins. Êtes-vous particulièrement attentif à la teen-culture, et aux différentes tendances de la galaxie ado ?

Pas tellement. Avec Pommes, j’écrivais juste sur ce que je voyais à Middlesbrough, et je me fiais à des souvenirs pas trop éloignés du collège et du lycée. J’essaie vraiment de garder une qualité « intemporelle » dans mes écrits, plutôt que me soumettre à des tendances ou des modes qui ne font que passer. Quand j’étais ado, j’étais à fond dans la culture pop contemporaine (la britpop, les soi-disant young british artists[1], etc.) mais maintenant, je préfère m’intéresser au drôle de pays des merveilles que j’ai dans la tête, plutôt qu’à ce que la presse fourre dans la tête des gens.

Recommanderiez-vous la lecture de Pommes aux parents d’ados ? Ne craignez-vous pas qu’ils s’effraient de découvrir un tel univers, avec ses codes, ses préoccupations, son langage ? Sans parler du sexe, de l’alcool et des drogues…

Je ne suis pas sûr que les parents seraient effrayés par le livre : la plupart des jeunes du récit ne manquent ni de chaleur humaine ni de sens de l’humour, ce qui va à l’encontre du cliché de l’ado tourmenté. D’une certaine façon, je voulais que le roman soit un « conte de fée anti-macho », qui se moque du stéréotype des « mâles alpha », ces têtes brûlées au sang chaud qu’on trouve partout dans le monde. Le genre de gars qui s’efforcent de tabasser les mâles plus faibles et de coucher avec les filles, qu’elles le veuillent ou non. Je pense que la plupart des parents savent bien que les ados passent à travers tout un tas de trucs bizarres, tordus, merveilleux durant ces années de formation. Mon roman essaie de condenser toutes les détresses et délices de cette période en 250 pages, sans pour autant imposer une morale aux personnages ou au lecteur. Au final, les jeunes feront ce qu’ils veulent, et beaucoup de parents en sont pleinement conscients.

Pommes semble se passer dans notre société contemporaine. Mais à part le binge drinking, certains éléments de la vie quotidienne des ados semblent manquer à l’appel, comme par exemple les réseaux sociaux sur Internet, le chat… Était-ce intentionnel ?

Oui, je préférais qu’il subsiste une certaine atemporalité concernant les références à la pop culture. J’ai un certain côté luddite[2], au fond : au début, j’écrivais mes romans avec du papier et un crayon, je n’avais recours à la technologie qu’au dernier moment, quand il fallait tout saisir. Je me méfie un peu d’Internet, en particulier de ce fléau que constituent les réseaux sociaux. Des trucs comme Facebook et MySpace me semblent nuisibles car ils s’interposent entre les gens et le monde. Apparemment, de nos jours, pas mal de jeunes préfèrent s’absorber dans ces sites plutôt que sortir de chez eux, alors que les personnages de Pommes s’efforcent au maximum de s’éclater hors de leur foyer. Cela leur cause parfois des ennuis, mais il y a vraiment beaucoup de plaisir à trouver dans le « grand extérieur ».

La structure narrative de Pommes est très travaillée : non linéaire, tout en flash-backs et en échos internes, elle ne semble pas le fruit d’un premier jet spontané. Comment avez-vous travaillé ? Aviez-vous rédigé une sorte de chronologie des événements, ou tout était-il dans votre tête ?

Ah ouais, d’habitude, je dois bien réécrire un roman quatre fois avant d’en être satisfait. Avec Pommes, j’ai commencé par mettre en forme toute la structure de l’histoire, et je gardais les flash-backs bien en tête. Mais quand je m’assois pour écrire, les mots ont tendance à jaillir spontanément, du coup, l’histoire évolue parfois en cours de route. Ce que je préfère dans l’écriture, c’est quand mes personnages réussissent à me surprendre : par exemple, l’un d’eux révèle soudain quelque chose auquel je n’aurais jamais pensé, comme une agressivité larvée, ou un désir envahissant pour un autre personnage. C’est exaltant, de ne pas savoir ce que mon subconscient va encore inventer. Parfois, je me sens comme une baby-sitter, à devoir toujours surveiller mes personnages, ce qu’ils vont encore mijoter par la suite, et m’assurer qu’ils ne bousillent pas complètement mes plans d’intrigue, avec leurs caprices !

La musique est très importante dans Pommes : la house pour Eve, le rock des sixties pour Adam. A-t-elle joué un rôle pour vous pendant l’écriture du roman ? Quel genre de musique écoutez-vous d’habitude ?

Oui, j’écoute toujours de la musique quand j’écris, bien que ce soit toujours à un volume à peine audible (1, pour une chaîne qui va jusqu’à 100) afin de ne pas trop me laisser emporter ou distraire . Parfois, la musique peut aider à faire ressortir un état d’esprit que j’essaie d’exprimer dans une scène… ou juste me relaxer les tympans, quand je sèche sur l’écriture ! Dans la vie de tous les jours, j’écoute un peu de tout : The Fall, Sonic Youth, Pavement, Elliott Smith, etc. La collection de disques d’Adam est assez similaire à la mienne : les Beatles, les Rolling Stones, 13th Floor Elevators, le Velvet Underground… de la musique à la fois expérimentale et accessible. Exactement l’équilibre que j’essaie d’atteindre dans l’écriture.

L’intrigue est très liée à la ville de Middlesbrough, un aspect qui nous a beaucoup plu chez Asphalte, avec notre passion pour la littérature urbaine. Une véritable carte de la ville se dessine au fur et à mesure du livre, avec ses quartiers, ses territoires… Vivez-vous encore à Middlesbrough ? Tous les endroits mentionnés dans le roman sont-ils réels ?

Oui, je vis toujours à Middlesbrough. J’ai vécu quelques années à Londres, pendant mes études d’art, mais je savais que je reviendrais à Middlesbrough. Cette ville a une vraie personnalité, les gens ici sont drôles, chaleureux et un peu fous, ce qui en fait l’endroit idéal pour vivre et pour trouver l’inspiration ! Tous les endroits mentionnés dans Pommes sont réels : globalement, le livre se passe dans les coins que je traversais en allant à la fac à pied. La banlieue de Middlesbrough paraît assez quelconque, mais j’ai voulu y ajouter la couleur, la vitalité qu’on trouve chez ses habitants. La presse britannique a collé à Middlesbrough un cliché de grisaille et de misère, mais en réalité, la ville vibre et résonne d’éclats de rire.

Trois ans après sa première publications, Pommes est toujours sur le devant de la scène en Grande-Bretagne : adaptation théâtrale, bientôt un film…  Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ? Et pouvez-vous nous parler de votre deuxième roman ? Est-il très différent de Pommes ?

Pour la pièce de théâtre, les représentations commenceront en juin 2010. Le texte se présente comme une succession de monologues tirés du roman, donc c’est très fidèle au livre. C’est assez étrange, de voir des scènes de mon passé jouées par des inconnus ! C’est un peu comme regarder un film surréaliste sur sa propre vie, parfois.

En ce qui concerne le film, nous avons reçu une subvention du UK Film Council pour lancer le projet, mais à présent, nous avons à nouveau besoin d’argent pour passer au stade de la production. C’était amusant d’adapter le roman pour l’écran : j’ai écrit le scénario moi-même, en remixant certaines scènes, en ajoutant de nouveaux dialogues… Le script est un peu une version plus fiévreuse, exacerbée du roman, avec le côté onirique, l’humour et l’horreur un cran au-dessus.

En 2009, mon deuxième roman, Ten Storey Love Song, est sorti au Royaume-Uni. Il suit un groupe de personnages vivant dans une tour à Middlesbrough : un artiste qui gagne la reconnaissance d’un marchand d’art londonien, mais qui devient complètement psychotique à force de bouffer des hallucinogènes ; un voyou du coin qui a du mal à satisfaire sa petite amie au lit ; un camionneur raciste qui a une obsession inquiétante pour les gosses de l’école primaire voisine. Comme les chapitres de Claire dans Pommes, Ten Storey Love Song est écrit en un seul paragraphe continu, afin que chaque page reflète la forme de la tour. Beaucoup de thèmes sont communs – sexe et maladresse, drogues, magie du langage – mais comme les personnages sont plus âgés que la bande de Pommes, ils ont des tas de problèmes complètement différents : le chômage, des vies sexuelles complexes et des boulots abrutissants.

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[1] Les « jeunes artistes britanniques », groupe d’artistes britanniques contemporains, issus pour la plupart du Goldsmiths College à Londres. Le terme provient d’une série d’expositions à ce nom, organisées à la galerie Saatchi à partir de 1992.
[2] Le luddisme est un courant anti-industriel. Le terme de « luddite » désigne les artisans de la filière textile qui, en 1811-1812, détruisaient les métiers à tisser qui menacent leur activité.