10déc. 2009
Du récit de voyage...
09:02 - Par Claire - Lien permanent
“Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.”
Nicolas Bouvier, L’Usage du Monde
Vous connaissez désormais notre credo : littérature urbaine, contre-culture et… voyage. Et peut-être vous demandez-vous ce que nous entendons par ce troisième ingrédient. Guides de voyages ? Souvenirs de voyages, carnets, mémoires de baroudeurs ?
C’est que la littérature de voyage a une longue histoire. Au Livre des merveilles de Marco Polo ont succédé les récits d’explorateurs du Grand Siècle. À la fin du XIXe siècle, une littérature de voyage “journalistique” a émergé, puis les errances des écrivains-voyageurs du XXe siècle. Place à la littérature de voyage du XXIe siècle, à présent… mais est-il encore possible de voyager dans un village mondial qui semble se rétrécir jour après jour…
La notion même de voyage n’a cessé d’évoluer au fil des siècles, au fur et à mesure du raccourcissement des temps de transport. Partir à l’autre bout du monde était une expédition, c’est désormais l’affaire d’une journée de vol. Peut-on amputer un voyage de son trajet, qui constituait auparavant son essentiel ?
Cette forme de déplacement, presque instantané, a donné naissance à une nouvelle façon de voyager. Ce ne sont plus des trajectoires que l’on trace sur des cartes, mais des pointillés, qui dessinent parfois d’étranges motifs selon nos affinités, nos moyens aussi.
Les séjours proprement dits se raccourcissent, se diversifient ; les destinations se font urbaines. Fini, les voyages stendhaliens en Italie ; à nous Venise, Rome, Naples. On ne part plus en Angleterre, on va à Londres, à Manchester, à Exeter.
Il ne s’agit pas de déplorer ou de glorifier cette nouvelle donne, qui d’ailleurs n’a rien de généralisé - pour ma part, je chéris encore les longs trajets en train et je passe plus volontiers dix heures dans un compartiment qu’une heure et demi dans une carlingue.
Mais nos façons de voyager changeront encore, et ce dans un avenir très proche. La littérature de voyage ne disparaîtra pas pour autant, et quelque chose de passionnant va se produire avec elle, progressivement, au fil du temps.

Comment voyez-vous cette nouvelle littérature du voyage, du nomadisme ? Quelles seraient vos attentes en tant que lecteur, comment lisez-vous la littérature de voyage existante ? Mise en bouche en préparant un voyage réel, livre à emporter sur place pour une immersion à la fois physique et littéraire ? Ou bien l’opportunité de voyager dans son fauteuil, d’aller visiter des paysages et des villes où l’on n’imaginerait pas pouvoir se rendre ?
Commentaires
Une façon, mille façons, notion chère à G.Deleuze, de se “détéritorialiser”, non ? Pour pouvoir, qui sait, peut-être mieux ensuite se retéritorialiser. Ou décider de ne jamais revenir, se perdre pour toujours entre deux courants d’air, juste derrière à l’angle de la rue. Mais dans ce cas, nul carnet à espérer, pas de littérature.
Ou tout simplement, juste aller voir là-bas comment on s’y trouve.
Je suis pas certain qu’on puisse désirer le voyage pour le voyage. Comme tout, ce doit être davantage une question d’agencement, soi-même dans un contexte donné - un empilement de plusieurs éléments imaginés pressentis - qui nous serait favorable (si possible), où l’on serait beau par exemple, en compagnie de quelqu’un, quelqu’un en particulier ou bien tout seul. Je me vois très bien décacheter le papier cellophane du paquet de Malboro, le faire crisser entre mes doigts, saisir le briquet (qui se trouve dans la poche de ce jean et pas un autre) pour entendre faire pschiiit la garo bien roulée, et regarder filer ma première bouffée sur Brooklyn Bridge. Alors qu’en fait, je vous dois la vérité, j’ai arrêté de fumer trois ans auparavant.
À l’excès, et pour reprendre ma première phrase, pas de littérature sans voyage. Qui plus est donc, et si A entraîne B, la littérature de voyage n’est pas prête de disparaître. Pour vous dire, ça m’arrangerait assez !
Elle a fini par passer cette fille qui passe. Christopher Street, juste à l’angle, j’ai tout vu, j’y étais. Elle a tiré (faut pas pousser, on est à NY !) la porte du café. Elle est venue placer devant le comptoir son petit sac et son accent français ; “I will have an ’xpresso, please”. Et le grand black très joli serveur gay s’est alors mis à battre des cils, peut-être qu’à cet instant il a pensé “Aaaaaaah… Paris !” Et dans un grand sourire lui a presque susurré : “One shot ?!”
- Ian Tanner -
Je viens de finir de lire Bouvier, Le Vide et le Plein. Carnets du Japon. C’est magnifique. Et je vous laisse cette citation que j’ai relevée et qui m’interroge :
“Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste c’est du patinage ou du tourisme.”
… car je vais partir …
@iscia
Voilà une définition parfaite, que tu cites-là, celle de Nicolas. Comme tu le sais, tu peux remplacer Le voyage par L’existence ne vous apprendra rien…
Le fameux “syndrome du voyageur” dans toutes ses déclinaisons bien connues.
À New York on appelle ça Panic Attack. Je t’en décris d’ailleurs une bien belle de panique dans mon texte “Je me suis fait attaquer par Manhattan”. Mon coeur à la volée contre les murs, comme une balle de squash dans une partie à mille cinq cent bras.
Sois un peu patiente Iscia, dès qu’ Asphalte aura eu la bonne idée d’inscrire ce texte à son catalogue, demande à ton libraire.
- Ian Tanner -