Les films, les séries et la littérature ont tendance à nous donner une image un peu faussée, un peu kitsch des subcultures jeunes liées à l’émergence du rock’n’roll  à la fin des années 50. Des greasers, on retient plus la tendance Fonzie que Jim Stark. Les teddy boys au look édouardien et la violence des émeutes de Notting Hill en 1958 ont été occultés par les affrontements ultérieurs entre mods et rockers. Ne parlons même pas des blousons noirs qui faisaient trembler la France à l’été 1959. Ces mouvements, dans toute leur diversité, se structuraient autour d’un style de musique, d’une mode vestimentaire et d’une mentalité de groupe, s’opposant aux valeurs adultes et conformistes de la société. La violence, certes marquante, reste toutefois marginale : il s’agit avant tout de revendiquer ses goûts, ses aspirations - et sa différence vis-à-vis de la génération des parents, qui a fait la guerre.

L’Australie et la Nouvelle Zélande ont eu, elles aussi, à cette même époque, une culture adolescente : les bodgies, widgies pour les demoiselles.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la culture américaine déferle sur l’Australie, qui connaît dans le même temps une nouvelle vague d’immigration européenne. C’est l’occasion pour une jeunesse qui s’ennuie de s’ouvrir au monde ; elle découvre, médusée, Elvis Presley et Bill Haley, leur musique et leur leurs habits. Les garçons sont rapidement baptisés des bodgies, selon un mot typiquement australien signifiant “toc”, “faux”, “copie”, en références à leurs vêtements qui n’étaient que rarement de “vraies” fringues américaines. Souvent issus de la classe ouvrière, ces jeunes fréquentent les milk-bars (épiceries servant de l’alcool) et les dance halls ; leur liberté sexuelle choque l’Australie bien-pensante. Très vite, les bodgies sont assimilés à la délinquance juvénile : les journaux s’inquiètent des actes délictueux commis par des bandes d’adolescents et la violence des gangs bodgies fait réagir la police dans toutes les grandes villes d’Australie. Le mouvement mourra de lui même au milieu des années 60, pour être remplacé par d’autres cultures jeunes qui, comme il se doit, choqueront tout autant, souvent pour les mêmes raisons.

Les bodgies sont contemporains des premiers beatniks. Ces derniers, issus d’un milieu socio-économique plus élevé, sont moins intéressés par le rock’n’roll et la sape que par le jazz, la littérature et la philosophie. Mais de cet antagonisme, nous n’en dirons pas plus aujourd’hui ; il en sera question, entre autres choses, dans l’un des romans de lancement de chez Asphalte. Patience, donc :-)

Illustration : bodgies dans leur milieu naturel. Photo de bloomfield and georges, reproduite avec autorisation.